Les sacrifices humains aztèques : des clichés à sacrifier

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Sacrifice aztèque, Codex Magliabecchiano (folio 70r), 16ème siècle, collection Loubat.

Pour vous tenir compagnie dans votre aventure en ces terres exotiques, je vous présente quelques musiques de Derek & Brandon Fiechter :

Une image caricaturale…

Quand nous pensons aux civilisations précolombiennes d’Amérique centrale et du sud, une image nous vient immédiatement à l’esprit : celle de peuples s’adonnant à la pratique du sacrifice humain. Le film Apocalypto, par exemple, véhicule cette vision. Nous y découvrons une société maya décadente, dominée par une caste de prêtres manipulateurs. Ces derniers, afin de rassurer le peuple, sacrifient aux dieux d’innocents et aimables sauvages de la jungle pour apaiser les divinités en colère.

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Extrait du film Apocalypto. Le clergé et la famille impériale, au sommet d’une pyramide maya, dominent la populace superstitieuse…

Ce discours fût celui des conquistadors, justifiant leur conquête du nouveau monde en prétextant mettre un terme à cette pratique barbare, sanguinaire et diabolique. Il ne s’agissait que d’une excuse, afin de dissimuler leur authentique motivation : s’emparer des richesses de l’Amérique, sans égard pour les populations locales. Le conquistador Francisco Pizzaro se révèle être un bon exemple de cette hypocrisie. Le 16 novembre 1532, Atahualpa, dernier empereur Inca, devait rencontrer son adversaire espagnol pour une entrevue pacifique. Pizzaro en profita… pour capturer Atahualpa. Le conquistador promit au souverain de lui laisser la vie sauve s’il parvenait à lui remettre suffisamment d’or. Atahualpa livra à Pizzaro environ 6 tonnes d’or ! Pourtant, l’aventurier n’honora pas son engagement et exécuta le dernier empereur inca… Notons cependant que certains Européens, notamment des missionnaires catholiques, s’indignèrent du traitement réservé aux autochtones. Le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas tenta d’abolir les travaux forcés auxquels furent astreints de nombreux Amérindiens.

L’image que nous avons du sacrifice humain se révèle ainsi erronée, basée sur les exagérations des envahisseurs ibériques tentant de légitimer leurs guerres contres les empires précolombiens.

Derrière cette apparence de rituel sanglant et cruel, il convient de cerner cette pratique du sacrifice humain, si déroutante pour notre société et son rapport aseptisé à la mort.

Les sacrifices à la mode des Aztèques

Vous connaissez certainement le rite sacrificiel précolombien le plus médiatisé, car certainement le plus impressionnant :
Des religieux tenaient les membres de la victime, tandis que le sacrificateur ouvrait le ventre du sacrifié avec une dague d’obsidienne, le tecpatl. Le prêtre introduisit sa main sous la cage thoracique de l’individu pour en extraire le cœur. Le pauvre hère voyait son cœur encore battant entre les mains de son bourreau, jusqu’à ce que ce dernier sectionne les artères.

Dague Aztèque

Dague sacrificielle aztèque , 15ème siècle, British Museum.

Cette pratique ne semblait employée que par la civilisation aztèque, et dans une moindre mesure, par les Mayas. Les Incas ne s’adonnaient aux sacrifices humains qu’en de rares occasions, procédant de manière différente. Les Aztèques se développèrent à l’emplacement de l’actuel Mexique. Les Mayas occupaient un territoire plus au sud de l’Amérique centrale, englobant notamment la péninsule du Yucatán et ses environs. Les Incas demeurèrent en Amérique du sud, notamment au Pérou actuel. (Carte provenant du site http://www.jesuiscultive.com.) Carte_precolombiens

Tous les peuples précolombiens ne sacrifiaient donc pas des Hommes avec la même intensité. Les Aztèques eux-mêmes amplifièrent son usage à partir du 14ème siècle, sans doute à la suite d’une famine.
En effet, le sacrifice humain ne relevait en rien de la cruauté gratuite. Il devait même contribuer à sauver l’humanité…

Des sacrifices pas si inhumains
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Sacrifice et dieu précolombien, Codex Tudela (folio 21).

Cette scène du Codex Tudela nous livre la raison des sacrifices humains. A droite, nous voyons une divinité se gorgeant du sang et des cœurs des sacrifiés.

Cette illustration espagnole se base certainement sur le mythe d’Huītzilōpōchtli, le dieu solaire. Cette divinité, pour survivre, devait se nourrir en permanence de sang humain. Si les sacrifices cessaient, alors le soleil ne pourrait plus s’alimenter et s’étendrait.

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Représentation du dieu Huitzilopochtli (Codex Telleriano-Remensis, Folio 5, 16ème siècle).

Être sacrifié, être honoré

Pour les Aztèques, les individus sacrifiés contribuèrent ainsi à sauver notre monde de la destruction. Ces défunts et leurs familles s’en trouvèrent grandement honorés. Les Aztèques pensaient que les âmes des guerriers sacrifiés suivaient le dieu soleil Huītzilōpōchtli dans sa course et se réincarnaient sous la forme d’un colibri, l’un des symboles de la divinité.

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Femelle colibri, Chlorostilbon lucidus, sur son nid. Brésil. Photographie de Marcos André (Wikimedia Commons). Les Aztèques avaient beaucoup d’imagination pour assimiler ce mignon petit oiseau à la guerre, au soleil et aux sacrifices humains.

Allons cueillir des fleurs ! 

Pour cette raison, quelques Aztèques se portèrent volontaires pour contribuer à nourrir le soleil.  Cependant, la majorité des sacrifiés étaient … des prisonniers de guerre. Lors des conflits, les guerriers déployaient beaucoup d’ingéniosité pour immobiliser et capturer leurs adversaires sans les tuer, pour ensuite les sacrifier. Les Mésoaméricains nommèrent ces conflits très ritualisés Xōchiyāōyōtl : guerre des fleurs.
Un simple drille, s’il parvenait à capturer au moins 4 adversaires au cours d’une même bataille devenait un guerrier-jaguar. Ce soldat d’élite bénéficiait de nombreux avantages, comme dîner au palais et posséder de nombreuses concubines.

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Reproduction d’un guerrier jaguar, crée par George S. Stuart et photographiée par Peter d’Aprix. George S. Stuart Gallery of Historical Figures ®.

Remarquez sur l’illustration ci-dessus l’étrange arme portée par le guerrier-jaguar. Il s’agit d’une massue nommée macuahuitl, pourvue de lames d’obsidiennes sur ses rebords. Avec un tel instrument de combat, les soldats pouvaient aussi bien tuer qu’assommer leurs adversaires.

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Reproduction d’un Macuahuitl. Zuchinni One (Wikimedia Commons).

Les ennemis des Aztèques, au lieu de se faire massacrer sur un champs de bataille, furent sacrifiés et leur mémoire honorée.  A la même époque, en Europe, les champs de batailles de la guerre de Cent Ans, puis de la Renaissance, constituèrent de véritables charniers pour la soldatesque. La société aztèque ne se révéla ainsi guère plus sanglante que d’autres.

C’est d’ailleurs l’une des nombreuses raisons qui contribue à expliquer la rapide chute de l’empire aztèque : les Précolombiens tentaient d’immobiliser les conquistadors en les empoignant par les cheveux… alors que ces derniers ne se gênaient pas pour les tuer immédiatement.

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Guerriers de Mésoamérique immobilisant leurs adversaires. Codex Mendoza, Folio 65r, 16ème siècle.

Niveau bonus I

Notons que tous les rites sacrificiels n’étaient pas mortels. Chez les Mayas, seules les personnes de haut rang constituaient une offrande assez digne pour le soleil. Parfois, des dignitaires  se livraient à des actes d’auto-mutilation afin de nourrir les dieux. En témoigne le linteau 24 du site de Yaxchilan, sur lequel  une noble dame du nom de Xoc, a transpercé sa langue… pour y faire passer une corde sur laquelle repose des lames d’obsidiennes.

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Linteau 24 du site maya de Yaxchilan, British Museum. Photographie de Michel Wal.

Niveau bonus II

De nombreuses civilisations à travers le monde s’adonnèrent à la pratique du sacrifice humain.

Les Vikings eux-mêmes employèrent ce rituel lors des funérailles de leurs chefs. L’une de leurs esclaves se portait volontaire pour accompagner leur maître dans l’autre monde. Le diplomate arabe Ibn Fadlan (interprété par Antonio Banderas dans le 13ème guerrier…) nous en a livré une description, que vous trouverez dans l’ouvrage d’Yves Cohat, Les Vikings, rois des mers, Gallimard découverte, 1987, pages 152-155 : Rituel funéraire, le récit d’un voyageur arabe.

Le 13ème guerrier présente succinctement la scène (Puisses-tu festoyer au Walhalla, oh grand Omar Shariff !). Ce passage du film est d’ailleurs certainement le seul à se baser sur une source historique.  Les tenues des Vikings, par exemple, ne sont en aucun cas fidèles à la réalité.

Pour en savoir plus

Sur le sacrifice humain :

  • Christian Duverger, La fleur létale: économie du sacrifice aztèque, Éditions du Seuil,‎ Paris, , 249p.
  • Michel Graulich, Le sacrifice humain chez les Aztèques, Fayard,‎ Paris, , 415p.
  • Un cours billet sur les sacrifices chez les Incas.

Sur le déclin de l’empire aztèques :

Sur les conflits en Mésoamérique :

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