L’hygiène au Moyen Âge : se mettre au bain

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Watriquet de Couvins, Dits. V.1300-1400. Manuscrit français. Bibliothèque de l’Arsenal, Ms-3525 réserve.

Nous considérons le Moyen Âge comme une période d’obscurité faisant suite à l’Âge d’or de l’Empire Romain. L’hygiène constitue un bon exemple de ce contraste.  Alors que les Romains bâtirent des thermes aux quatre coins de l’Empire, les populations médiévales occidentales, selon l’imaginaire collectif, ne se lavaient pas ou très peu, délaissant la pratique du bain.

S’agit-il d’un stéréotype ou la populace moyenâgeuse était-elle réellement sale et hirsute, se complaisant dans sa crasse à l’image de Jacquouille la fripouille ?

Cependant, le Moyen Âge couvre une période de plus de 1000 ans, du 5ème au 15ème siècle. Durant tout ce temps, la société connut de nombreuses mutations. Il n’y a pas eu une seule civilisation médiévale monolithe, mais de multiples cultures, parfois fort différentes. Voilà pourquoi il faut particulièrement se méfier des idées trop simplistes concernant le Moyen Âge qui ne traduisent pas la diversité et la richesse des sociétés et des mentalités parfois antinomiques constituant cette vaste époque.

(Pour vous accompagner justement dans ce voyage de 1000 ans, voici quelques musiques médiévales interprétées par Arany Zoltan)

 

À la source du bain

Ensuite, les érudits médiévaux ne délaissèrent pas le savoir hérité de l’antiquité classique. Les érudits perses, arabes et byzantins jouèrent un rôle prépondérant dans la transmission des textes classiques.

Dans le cadre de la médecine, Avicenne, savant perse du 10ème siècle, traduisit en arabe les œuvres d’Hippocrate et de Galien, les deux plus célèbres médecins de l’Antiquité grecque et romaine. Avicenne rédigea lui-même un traité médical, le Kitab Al Qanûn fi Al-Tibb (- كتب ا لقا نون في ا لطب), ou Livre de la Loi concernant la médecine.

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Copie moderne du Canon de la Médecine d’Avicenne. Musée d’Avicenne, Hamedan, Iran. Coffeetalkh (Wikimedia Commons).

A partir du 11ème siècle, à la faveur des échanges entre l’orient et l’occident, les savants européens redécouvrirent les écrits d’Hippocrate et de Galien, et mirent la main sur le fameux Kitab Al Qanûn fi Al-Tibb d’Avicenne. Ces œuvres, traduites en latin depuis l’arabe, constituèrent l’un des fondements de la médecine médiévale occidentale. Loin de rompre avec les idées de l’Antiquité, le Moyen Âge s’en fera le relais fécond, enrichissant le corpus médical de traités novateurs.

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Détail d’une enluminure d’une traduction (en latin ?) du traité de médecine d’Avicenne (Besançon – BM – ms. 0457 – f. 051). Zyephyrus (Wikisource).

Ces textes antiques et orientaux ne constituent cependant pas les seules bases de l’hygiène médiévale en occident. N’oublions pas qu’à la fin de l’Antiquité, des peuples germaniques migrèrent au sein de l’Empire Romain d’Occident, donnant naissance aux premiers royaumes médiévaux. Si certaines de ces entités politiques se présentèrent comme les héritiers de Rome, ils conservèrent néanmoins quelques coutumes héritées de leurs ancêtres germaniques. Le code des lois des Francs Saliens Ce code des lois fût composé au 4ème siècle de notre ère par la tribu germanique des Francs. Nous y retrouvons de nombreux éléments du droit romain, mais aussi du droit germanique, comme le Wergeld, ou prix de l’homme. Afin de limiter les vengeances privées, l’assassin devait verser à la famille de la victime une compensation en or qui variait en fonction du statut social de l’hère occis. Certains points de la loi salique survécurent durant tout le Moyen Âge au sein du Royaume de France. en constitue un bon exemple.

Or, les Germains, bien avant leur invasion de l’Empire Romain, prenaient régulièrement des bains chauds, à en croire l’historien Tacite :

« Au sortir du sommeil, qu’ils prolongent souvent jusque dans le jour, ils se baignent, ordinairement à l’eau chaude, l’hiver régnant chez eux une grande partie de l’année. » (Tacite, Mœurs des Germains, XXII)

Les descendants médiévaux de ces Germains conservèrent-ils cet us ? L’avènement du christianisme, et la conversion de ces peuples à cette nouvelle religion aurait contribué à préserver la coutume des ablutions durant l’ère médiévale.

Effectivement, grâce au baptême l’eau fut considérée au Moyen Âge comme un élément régénérateur et purificateur, aussi bien d’un point de vue matérialiste qu’idéaliste.  Jusqu’au 13ème siècle, le catéchumène était d’ailleurs intégralement plongé dans le baptistère, débutant sa nouvelle vie de croyant par un bain rituel.

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Baptistère de Pise avec la vasque baptismale au centre. Miguel Hermoso Cuesta (Wikimedia Commons).

Non licet omnibus adire balneum

Il n’est pas permis à tout le monde d’aller au bain

Se basant sur ces piliers aux origines variées, les médecins médiévaux préconisèrent à la population de prendre des bains … plusieurs fois par jour. Maître Aldebrandin de Sienne, médecin du 13ème, donna le conseil suivant :

 « Cil ki velt se santé garder et sera sains et se fera baignier en estuves et en cuves […] tant qu’il puist sen cors laver et soi netiier de l’ordure » (Maître Aldebrandin de Sienne, le régime du corps, de garder le corps generaument 11-13).

Corroborant les dires d’Aldebrandin de Sienne, certains croisés revenus du Levant vantèrent les mérites des bains orientaux dès le 12ème siècle. Le peuple suivait-il pour autant les recommandations des érudits ?

En effet, pour se laver en leur demeure, les habitants devaient disposer d’un espace suffisamment grand pour y installer une cuve. Ils devaient également aller chercher l’eau L’eau courante n’existait pas., et pouvoir la faire chauffer en leur logis. Le baquet lui-même devait être composé de robustes planches de bois étanches, recouvertes d’un drap afin d’éviter les échardes. Seuls les seigneurs et les bourgeois les plus aisés avaient les moyens de prendre des bains chez-eux.

le bain de Tristan

« Le bain de Tristan ». Miniature provenant d’un manuscrit de Tristan, Chevalier de la table ronde. Vers 1490.

Cependant, ces ablutions n’étaient pas dévolues aux privilégiés.  En effet, la population se regroupait autours d’étuves publiques depuis le 12ème siècle.   Le   Livre de la taille pour l’an 1292 présente, pour la seule ville de Paris, 27 de ces établissements thermaux soumis à l’impôt de la taille.

Des crieurs publics avertissaient la population quand l’eau des thermes les plus proches était chaude :

 «Seigneur qu’or vous allez baigner
Et estuver sans délayer ;
Les bains sont chauds, c’est sans mentir… »

Balneum Tripergulae - detail from miniature of the Code Angelico's De Balneis Puteolanis of Pietro da Eboli.

Bains publics de Pouzzoles, Italie, détail d’une miniature de Pietro da Eboli, 12ème siècle. In. http://bjws.blogspot.fr/

Les citadins pouvaient alors rejoindre les étuves… s’ils pouvaient en payer le droit d’entrée. Le livre des métiers d’Etienne Boileau (13ème siècle) nous renseigne sur le prix de ces établissements :

« Et paiera chascunne personne, pour soy estuver, deus deniers ; et se il se baigne, il en paiera quatre deniers »

4 deniers pour se baigner, alors que le salaire d’un ouvrier qualifié était de 10 à 11 deniers par jour à la même époque, à en croire ce tableau.

Toutefois, les plus humbles prenaient également des bains… mais dans des fontaines ou des cours d’eau…

Pilgrims bathing in the Jordan. Guillaume de Boldensele, Liber de quibusdam ultramarinis partibus (trans. of Jean le Long). Paris, c.1410-1412.

Pèlerins se baignant de les eaux du Jourdain. Détail d’une illustration du Liber de quibusdam ultramarinis partibus, Guillaume de Boldensele, vers 1410.

Nous voyons que l’ensemble de la population médiévale se lavait quotidiennement, seul le lieu différait en fonction du statut social de la personne.

Les personnes ne se contentaient pas de se baigner, ils employaient également du savon, héritage de l’antiquité et employé diligemment et sans discontinuité durant tout le Moyen Âge. Le capitulaire de Villis du 8ème siècle nous en apporte la preuve. Ce document est un ensemble de recommandations que Charlemagne adresse à ses gouverneurs. Entre autres prescriptions, le souverain conseille à ses administrateurs de réapprovisionner régulièrement leurs domaines en savon.

La qualité de ce produit hygiénique variait également en fonction de la classe sociale. Le moins onéreux, le savon gallique, se composait de cendre de hêtre ou de saponaire et de suif de chèvre.

A partir du 14ème siècle, Marseille produisit des savons à base d’huile d’olive et de cendre de Salicorne. Le premier savonnier phocéen connu date de 1371 et se nomme Crescas Davin. Cette cité méditerranéenne, tournée vers la Méditerranée, s’inspira de la composition du savon d’Alep.

Ce dernier était par ailleurs également importé en Europe par l’intermédiaire de Venise. Très onéreux, seules les familles les plus aisées pouvaient en bénéficier.

toilette

Détail de l’oeuvre Ste. Elizabeth de Thuringe baignant un lépreux, vers 1480. Peinture à l’huile anonyme, église de Saint Gilles l’Ermite, Bardejov, Slovaquie.

« Venari, ludere, lavari, bibere ! Hoc est vivere ! »
« Chasser, jouer, se laver, boire ! Ceci est vivre ! »
(Proverbe médiéval d’origine franque)

Cependant, les gens ne se baignaient pas que par simple nécessité. Au sein des étuves publiques mixtes, hommes et femmes s’y côtoyaient sans grande pudeur. Se baigner dans des cuves d’eau chaude et aromatisée constituait un véritable art de vivre associé à d’autres voluptés, comme l’évoque cet extrait d’un rondeau du poète Charles d’Orléans (1394-1465) :

« Et on y boit du vieux et du nouveau,
On l’appelle le déduit de la pie ;
Souper au bain et dîner au bateau,
En ce monde n’a telle compagnie. »

L’écolier de mélancolie, Rondeau LXV, 1430-1460

Santé !

Miniature du Maître de Dresde, in. Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, vers 1480.

En effet, il était coutume de banqueter  en se baignant. Les gens ne buvaient  pas seulement du vin par plaisir. De nombreux médecins préconisaient d’en consommer souvent, l’eau étant souvent contaminée.

Mélangé à des herbes aromatiques, le breuvage de Bacchus était par ailleurs censé faciliter la digestion. Le nom même du vin médiéval, l’hypocras, se réfère au célèbre médecin de l’antiquité : Hippocrate.

Ypocras

Fabrication et dégustation de l’Hypocras au Moyen Âge. In. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ypocras.jpg

Pour ces raisons, la population ingurgitait…  plusieurs litres de vin par jour !  Cet alcool devait faire parti de la thérapie lors des bains. L’eau : un délice de s’y baigner… un supplice d’en avaler…
Après le banquet, des couples pouvaient ensuite sortir des cuves … pour  « se détendre »  sur des lits, comme en témoigne cet extrait du Roman de la Rose :

 « Puis revont entr’eus as estuves,
Et se baignent ensemble ès cuves
Qu’ils ont es chambres toutes prestes,
Les chapelès de flors es testes »

 Le Roman de la Rose, vers 11 132 et suiv. (fin du 13ème siècle).

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Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, fin du 15ème siècle.

Certaines étuves devinrent même d’aimables maisons de passe. À la fin du Moyen Âge au 15ème siècle, à cause de ces « débordements moraux » , les autorités instaurèrent des règles de décence au sein de ces établissements où fleurissait la prostitution. Les bains mixtes les plus « joyeux » durent fermer leur porte.

La maîtresse d’étuve Jeanne Saignant, par exemple, fut jugée en 1466 pour « troubles à l’ordre public ». Une minute de son procès nous apporte un éclairage sur l’ambiance  qui devait régner en ces lieux et de la nuisance sonore que subissait le voisinage :

« On oyait crier, hutiner, saulter, tellement qu’on était étonné que les voisins le souffrissent … »

La douche froide…

À la « souillure de l’âme », vint s’adjoindre celle du corps : La licence sexuelle au sein des bains, ainsi que la promiscuité qui y régnait, contribuèrent à véhiculer les maladies vénériennes et les épidémies. Quelle ironie pour un lieu justement dévolu à l’hygiène !

En 1573, Nicolas Houel, apothicaire de Paris, tint les étuves pour responsables de nombreuses contaminations. Ce dernier écrivit dans son traité de la peste :

« Bains et étuves publiques seront pour lors délaissés, pour ce qu’après les pores et petits soupiraux du cuir, par la chaleur d’icelle, sont ouverts plus aisément, alors l’air pestilent y entre. »

Même si les pestiférés n’avaient pas le droit de pénétrer dans les étuves publiques, de nombreux bains furent délaissés au début de la Renaissance pour cette raison. La population commença à se méfier de l’eau. Quelques établissements thermaux survécurent néanmoins à l’époque moderne.

Bath

Jan Luyken, bain public à Aachen, 1682.

Nous avons vu, à travers de nombreux exemples depuis Charlemagne jusqu’à la fin du 15ème siècle, que les populations médiévales ne délaissèrent pas les bains, bien au contraire. Si dans l’imaginaire collectif le manque d’hygiène fût en partie responsable des grandes épidémies, la réalité nous prouve le contraire :

Les gens allaient justement trop souvent aux étuves ; la promiscuité, et parfois la luxure, qui en résulta contribua à véhiculer de nombreuses maladies. Un exemple qui nous amène à réfléchir aux liens de causes à effet que nous tenons pour évidents et acquis…

Niveau bonus

Parmi les peuplades moyenâgeuses considérées dans l’imaginaire collectif comme sales et hirsutes, les « Vikings » À l’image du vocable de  « pirate », le mot  « viking »  ne désigne pas un peuple, mais une situation à mi-chemin entre un mode de vie et un statut social. « Vik » en vieux norrois désigne une baie, une crique (Cf.  Reykjavík, « la baie des fumées »). Les Vikings sont, parmi les anciens Scandinaves, les aventuriers, guerriers et commerçants qui « explorent les baies ». Ainsi, le fermier norvégien du 10ème siècle demeurant tranquillement sur son domaine sans prendre part à quelques aventures maritimes ne peut pas être considéré comme un « viking » au sens étymologique du terme.   décrochent certainement la palme… Pourtant, les anciens Scandinaves attachaient une grande importance à leur apparence, notamment à leur chevelure et à leur barbe qu’ils peignaient souvent. L’Edda Poétique, un recueil de poésies scandinaves du Moyen Âge, nous en livre un exemple :

 « Peigné et lavé, tous les hommes sages devront être,
prenant ensuite un repas le matin. »
L’Edda Poétique
, Reginsmál, 25

peigne

Peigne viking en os, Musée d’Histoire, Oslo. mararie (Flickr).

Les archéologues découvrirent d’autres accessoires liés à l’hygiène chez ce peuple septentrional  :

« Archaeological discoveries of toilet implements, such as ear-spoons (for cleaning the ear), tweezers (for removing unwanted hair, though they may also have been used for embroidery with metal threads), toothpicks, combs of antler and bone, and washing bowls, suggest that men and women paid close attention to their general appearance.”

(Kirsten Wolf, Daily life of the Vikings, 5 Material life, personal appearance)

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Pince à épiler, cure-dent, cuillère à oreille… scandinaves. In. http://users.stlcc.edu/

En effet, de nombreux textes mettent l’accent sur la propreté des hommes du nord qui se lavaient les mains, avant chaque repas :

 « Il y a besoin d’eau
Pour celui qui vient pour un repas,

Ainsi que d’une serviette et d’un accueil chaleureux. »
L’Edda Poétique
, Hávamál, 4

Les Vikings ne se contentaient pas d’ablutions sommaires. Les archéologues ont mis au jour des bains, parfois  des huttes de sudation, au sein des fermes médiévales scandinaves.

« Some farms also had smaller outbuildings with particular functions, such as byres for wintering the animals, barns for their fodder, stables, storehouses, bathhouses, and smithies, wich were grouped around the main longhouse. »

(Kirsten Wolf, Daily life of the Vikings, 5 Material life, houses)

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Reykholt, Islande, bains chauds du domaine médiéval de l’écrivain Snorri Sturluson (1179-1241). Christian Bickel (Wikimedia Commons).

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2 reflexions sur “L’hygiène au Moyen Âge : se mettre au bain

    1. Alexandre Auteur de l'article

      Merci à toi pour tes commentaires toujours encourageants ! J’espère que ton boss ne t’a pas shampouiné :p

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