Sept langues incroyables…

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Pieter Brueghel l’Ancien, la Tour de Babel, huile sur panneau, 1563. Kunsthistorisches Museum, Vienne.

6000 Langues… si peu parlées

Il y a quelques mois, circulait sur internet un schéma présentant les langues maternelles les plus parlées au monde. Nous y trouvons sans surprises le chinois en tête avec plus d’un milliard de locuteurs, suivi de l’espagnol, de l’anglais, de l’arabe…

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Ethnologue-Languages of the World, CIA-US, Unesco, United Nations, University of Düsseldorf, The Washington Post. SMCP Graphic : Alberto Lucas López.

Nous y découvrons également que seulement 23 langages servent à la communication de plus de la moitié des individus sur la terre. 23… sur les quelques 6000 existants !

Parmi cette myriade d’idiomes, l’article met en avant sept langues  méconnues à l’histoire ou aux caractéristiques pourtant surprenantes.

Tenez-vous prêt pour un voyage dans le temps et l’espace !

Des langues mortes encore vivaces

Le sumérien, la plus ancienne langue connue avérée

Si les individus communiquent entre eux depuis la nuit des temps, le plus ancien langage attesté date de la fin du 4ème millénaire av.jc et coïncide avec la naissance de l’écriture.

À cette époque, les premières sociétés complexes virent le jour au sein d’une région nommée à juste titre « le croissant fertile » (en rose sur la carte). Grâce à un climat relativement doux, à la présence de fleuves importants et des progrès en irrigation, l’agriculture se développa de manière conséquente dans cette contrée.

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Carte du croissant fertile, NormanEinstein (Wikimedia Commons).

La toute première civilisation naquit en cette région féconde, au sud de l’Irak actuel, en Mésopotamie. Nom grec signifiant « entre deux fleuves » et désignant dans l’Antiquité la région comprise entre les rivières Tigre et Euphrate L’héritage de ce peuple, nommé Sumérien, est immense. Ces derniers inventèrent… la roue et l’écriture…

Sumer

Carte du pays de Sumer. Alphaios (Wikimedia Commons).

Les Sumériens léguèrent également à l’humanité de nombreux textes administratifs et commerciaux rédigés sur des tablettes d’argile. Les plus anciennes de ces inscriptions datent de -3100.

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Inscription sumérienne en cunéiforme. Liste exhaustive des présents de la cité d’Adab à la grande prêtresse à l’occasion de son intronisation, -2600. Tablette d’argile MS3029, Collection Schøyen.

Grâce à ces documents, nous connaissons ce langage, vieux de plus de 5000 ans. Il s’agit à ce jour de la plus ancienne langue connue.

Ci-dessous, une superbe vidéo d’un poème chanté en sumérien, associé à l’épopée de Gilgameš. Ce héros des mythologies du Proche-Orient aurait régné sur la cité d’Uruk, en Irak actuel, vers -2700.

Notez enfin que le sumérien constitue un isolat, c’est à dire qu’il ne peut être rattaché à aucune famille de langue. Cependant, les langages sémitiques, dont appartiennent l’arabe et l’hébreu, fleurirent au même moment dans la région. Certains d’entre eux empruntèrent quelques éléments au sumérien. C’est le cas de l’akkadien, l’un des plus anciens dialectes sémitiques, qui apparut vers -2900.

Le proto-indo-européen, la langue hypothétique reconstituée

Si nous connaissons le sumérien grâce à ses textes, pouvons-nous reconstituer une langue ancienne, même si nous n’en possédons aucune trace écrite ? Certains érudits relevèrent le défi en tentant de recomposer le proto-indo-européen, ou PIE dans sa forme abrégée.

Vous devez vous demander, lecteurs attentifs, quel est cet étrange dialecte au nom si barbare. Vous serez surpris de savoir qu’il pourrait s’agir de l’ancêtre du français… et de bien d’autres parlers !

Il existe en effet de nombreuses similitudes entre la plupart des langues provenant d’Europe et du Moyen-Orient.

Le mot mère, par exemple, se prononce en sanskrit matr, en persan madar, en latin mater, en proto-germanique  mothaer et en proto-slave mati.

Cette concordance, semblant trahir une origine commune, se retrouve dans de nombreux autres mots :

Concentrons nous sur trois toponymes : Canterbury en Angleterre, Strasbourg en Alsace … et Udaipur au Rajasthan. Le premier nom signifie en vieil anglais « la forteresse (bury) des hommes du Kent ». Le deuxième mot se traduit en allemand par « la place forte (bourg) sur la route (Strasse) ». Dans le dernier cas, la traduction en hindi se révèle être : « la ville (pur) d’Udai ». Nous pouvons observer la grande similitude entre bury, bourg et pur (prononcez pour) pour désigner un établissement humain.

Certains linguistes établirent une hypothèse pour tenter d’expliquer ces ressemblances :

Vers -4000, des nomades parlant une même langue demeuraient sur les rivages nord de la mer Caspienne (en rose sur la carte). Ces populations migrèrent progressivement en Europe et au Moyen-Orient. Ainsi éparpillés, ces peuples commencèrent à s’exprimer dans des dialectes différents tout en conservant un substrat commun, reliquat d’une langue originelle.

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Migrations Indo-européenne de -4000 à -1000 depuis leur foyer originel. Dbachmann (Wikimedia Commons).

De cette manière naquit la grande famille des langues indo-européennes, dont la carte ci-dessous présente les groupes actuels : L’albanais, le grec, l’arménien et les langues slaves, baltes, germaniques, celtiques, latines, indo-iraniennes (et oui, l’hindi, l’iranien et le kurde se révèlent être les lointains cousins de la plupart des langages européens. En revanche, le basque, ainsi que le hongrois, le finnois et l’estonien, toutes trois langues ouraliennes, n’appartiennent pas au rameau indo-européen.)

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Les langues Indo-européennes actuelles. Hayden120 (Wikimedia Commons).

Si cette théorie demeure controversée, nous ne pouvons nier qu’il existe entre ces parlers de nombreuses similitudes pouvant trahir une origine commune. En se concentrant sur ces points de convergences, des linguistes tentèrent de reconstituer le langage originel. Voilà à quoi aurait pu ressembler le proto-Indo-européen, il y a 6000, voir 7000 ans !

Langues construites, langues ésotériques

L’énochien, la langue un poil flippante 

a) La plus ancienne, parlée par les anges
b) Pour allumés du cigare version new-age

(Rayez la mention inutile)

Depuis la Renaissance, certains érudits tentèrent de reconstituer le plus ancien langage de l’humanité. Le plus ambitieux de ces savants demeure sans conteste John Dee (1527-1608).

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Portrait de John Dee, Ashmolean Museum, Oxford. Peintre anonyme.

Cet occultiste britannique du 16ème siècle affirma pouvoir communiquer avec les anges. Ces êtres célestes lui auraient ainsi transmis la connaissance de leur céleste langage, l’énochien. Énoch, patriarche biblique antédiluvien, aurait rédigé un livre portant son nom. Ce texte apocryphe relate entre autres choses les révélations des archanges au prophète.

L’énochien aurait également été parlé par d’Adam et Ève quand ces derniers séjournaient encore au jardin d’Eden.

Après leur renvoi du paradis terrestre, le couple n’aurait conservé que de vagues souvenirs de l’énochien, à partir desquelles ils façonnèrent le premier dialecte hébraïque.

John Dee n’apporta aucune preuve pour étayer ces propos. De plus, la syntaxe et le vocabulaire énochien se révèlent plus proche de l’anglais et du latin que de l’hébreu, preuve qu’il s’agirait là d’une invention de ce Nostradamus d’Outre-Manche.

Le mot Luciftias, par exemple, désigne en énochien le porteur de lumière (Lucifer…). Ce nom provient clairement du latin lux, lucis, alors que l’ange déchu est désigné sous le vocable hébreu d’Helel (הלל) dans les versions les plus anciennes de l’ancien testament. Le terme de Lucifer,  transcription latine de ce nom, n’apparut qu’au 4ème siècle lors de la rédaction de la Vulgate Traduction latine de la Bible, traduite depuis le Grec par St. Jérôme au 4ème siècle. par Saint-Jérome.

Nous pouvons cependant saluer l’effort de John Dee qui réussit à construire une langue, la dotant même d’un alphabet, et ce 4 siècles avant la création du quenya par Tolkien.

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Alphabet énochien. Compilation d’Obankston (Wikimedia Commons), à partir de http://www.omniglot.com/writing/enochian.htm

De plus, cette langue construite est encore employée par certaines personnes qui tentent de communiquer avec les anges (chacun son passe-temps…). En témoigne cette vidéo (quelque peu perturbante…) présentant un texte en énochien, œuvre manifeste d’un amateur d’ésotérisme new-age.

La lingua ignota, la plus ancienne langue construite

Pourtant, l’énochien ne constitue pas la plus ancienne langue construite. Cet honneur revient à la lingua ignota, langage inventé au 12ème siècle par Hildegard von Bingen (1098 – 1179).

Cette religieuse germaine s’affirma comme l’une des plus grandes érudites de son temps. Doctoresse de la foi, elle légua de nombreux ouvrages, dont des vies de saints, des descriptions de ses visions extatiques, des homélies, un traité de médecine… 

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Hildegard von Bingen, in. http://www.lettera43.it/foto/ildegarda-santa-femminista_4367553745.htm

Hildegard von Bingen composa même des hymnes liturgiques en latin, véritables merveilles de chants médiévaux religieux.

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Extrait d’une partition d’Hildegard von Bingen, De Spiritu Sancto. In. http://www.hildegard.org/music/music.html

La lingua ignota constitue l’un des nombreux legs de l’abbesse. Hildegard von Bingen consigna son vocabulaire au sein de l’ouvrage  Lingua Ignota per simplicem hominem Hildegardem prolata. Nous y découvrons plus de 1000 mots construits et un alphabet original de 23 caractères.

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Litterae ignotae, Riesencodex d’Hildegard von Bingen, v. 1175-1190.

Le seul texte connu employant des mots de lingua ignota est un chant composé par Hildegard dans lequel s’intègre des noms de cette langue, la syntaxe de la lingua ignota copiant celle du latin.

Ci-dessous, les paroles de ce cantate, avec en gras, les mots en lingua ignota :

O orzchis Ecclesia, armis divinis praecincta, et hyacinto ornata, tu es caldemia stigmatum loifolum et urbs scienciarum. O, o tu es etiam crizanta in alto sono, et es chorzta gemma.

Ô incommensurable Église, guidée par des bras divins, et ornée de jacinthe, tu es le parfum des plaies du peuple et la cité des connaissances.Ô, ô, tu es oint, parmi les sons élevés, et tu es une gemme éclatante.

Vous vous demandez certainement quelle fut l’utilité de ce langage, employé conjointement avec le latin ?  Et bien, nous n’en savons rien. Du vivant de la mystique, un certain Wolmarus, prévot et ami d’Hildegard, employa dans ses lettres l’expression de « langue inentendue » pour désigner ce parler.

Hildegard désirait-elle que sa langue demeure secrète, à la manière d’un code ?

le « von Bingen code » demeure un mystère …

Des sons étonnants

Le silbo, la langue des siffles

Le silbo constitue également une langue des plus étranges. Ce mot se traduit par « sifflement » en espagnol. Il s’agit effectivement… d’un langage sifflé. La syntaxe et les mots sont formés par des sifflements de longueurs et d’intonations différentes.

Le silbo, originaire des Canaries, est seulement employé sur l’île de la Gomera (celle entourée sur la carte).

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Carte des Canaries, Rastrojo (Wikimedia Commons).

Le relief vallonné de ce havre se prête particulièrement au silbo, pouvant porter jusqu’à 10 km grâce à l’écho.

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Jose Mesa, Visita Montes La Gomera (flickr).

Pratique pour les bergers souhaitant appeler leurs troupeaux ou communiquer entre eux, comme le prouve cette vidéo :

Avant l’arrivée des Espagnols, les Guanches, premiers habitants berbères de l’île de la Gomera, employaient également une langue sifflée.

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Beschreibung: Pueblo Chico hier : Guanchen Quelle: selbst fotografiert Fotograf: R. Liebau Datum: 5.4.2006 in La Oratava, Tenerife

Les populations espagnoles s’en inspirèrent-elles pour créer le silbo ? Quoiqu’il en soit, cet étonnant moyen de communication demeure aujourd’hui vivace. Depuis 1999, les écoles de la Gomera enseignent cette langue aux jeunes écoliers de l’île.

Notez qu’il existe d’autres communications sifflées à travers le monde dans les régions montagneuses. Le yodel, par exemple, aujourd’hui connu pour ses douces mélodies, constituait à l’origine un moyen de communication rudimentaire pour les bergers alpins.
Pour votre plus grand plaisir, je vous offre 10 heures de chicken yodeling du Yodelmeister Takeo Ischi !

Les langues khoïsan et ses cliques

La prononciation des langues khoïsan (en jaune sur la carte ci-dessous) s’avère également surprenante. Parlées initialement par les peuples du désert du Kalahari, la famille khoïsan s’étend désormais en Afrique du Sud, en Angola, au Bostwana et en Namibie.

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Les différentes groupes de langues africaines, Mark Dingemanse (Wikimedia Commons).

Le khoïsan se singularise par l’emploi de « clics » (il s’agit là du terme exact) en tant que phonèmes, comme l’illustre cette vidéo.

Certaines langues du groupe bantou, notamment celles avoisinant les dialectes khoïsan, emploient également ces cliquètements. Le xhosa en constitue un exemple. Parlé par le peuple éponyme du Cap-Oriental d’Afrique du sud, ce dernier demeure heureusement vivace avec 8 millions de locuteurs.

Certaines langues khoïsan ne connaissent pas le même sort et semblent condamnées à disparaître, à l’instar du kwadi, jadis parlé en Angola et désormais éteinte depuis 1981.

6000 langues… à ne pas oublier

Le magati-ke, la langue avec le plus faible nombre de locuteurs

Le Magati-ke, l’une des langues des Aborigènes d’Australie, tombera elle aussi bientôt dans l’oubli …

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Aborigènes avec boomerangs et propulseur. Photographie de Steve Evans (Citizen of the World).

Ce dialecte des natifs australiens constitue, à notre connaissance, la langue avec le moins de personnes dont il s’agit de la langue natale encore en vie… En 2007, la langue comptait 3 locuteurs. Il semblerait que ce nombre ait depuis chuté à deux…

Oui, les langages aborigènes, à l’instar des leurs confrères amérindiennes sont aujourd’hui menacés d’extinction. A travers le monde, de nombreuses langues en voie de disparition n’excèdent guère les 50 locuteurs…

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Pourcentage de personnes parlant en 2011 une langue aborigène. Toby Hudson (Wikimedia Commons), d’après les données de l’Australian Bureau of Statistics (http://www.abs.gov.au/) Nous remarquons qu’au meilleur des cas, un peu moins de 4% de la population de certaines régions australiennes parle un dialecte aborigène… 

Sur les quelques 6000 langages employés à travers le monde, l’UNESCO présente sur cette page les…  2466 en péril !

Ces derniers appartiennent pourtant au patrimoine de l’humanité, reflet des différentes mentalités des cultures parsemant le monde, de leurs complexités et de leurs singularités.

Il s’avère ainsi important de contribuer à la préservation de ces idiomes. Et si, au lieu de vous lancer dans l’apprentissage d’une des langues les plus parlées au monde, vous vous distinguerez en apprenant l’un de ces langages ?

niveau bonus

Pour terminer sur une note plus joyeuse, votre humble serviteur voudrait rendre un hommage particulier au travail acharné des doubleurs français, allant de pair avec la qualité du film (X ? Si nous en jugeons à l’unique magazine du kiosque et à la main du figurant parcourant avec délectation les pages).

 

Pour en savoir plus
Sur les civilisations du Proche-Orient ancien
Sur les Indo-Européens
Sur l'énochien
Sur Hildegard von Bingen
Sur le silbo
Sur le xhosa

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